Vous avez sûrement entendu parler de l'assouplissement de la carte scolaire. Pour rappel, la carte scolaire, c'est la garantie relative de mixité dans l'école de la République. Schématiquement, vous vivez dans un quartier défavorisé, vos enfants iront à l'école correspondant au secteur de votre quartier. Le pouvoir politique décide alors de la délimitation de ce secteur afin d'assurer la mixité sociale. La mixité sociale, qu'est-ce que c'est? C'est la reproduction au sein d'une école, d'un collège ou bien d'un lycée, d'une micro société, à l'image de la France : diverse, intégratrice.

Or, cette carte scolaire a fait l'objet de nombreuses stratégies de détournement. Par exemple, vous vivez à la Reynerie à Toulouse mais un oncle éloigné vit près du Lycée Fermat? Envoyez votre enfant vivre chez son oncle et il sera scolarisé à Fermat. Vous vivez Pierrefitte en Seine-Saint-Denis mais votre frère vit près de Louis Legrand? Déclarez-le comme vivant chez lui et il sera scolarisé à Louis Legrand. Ou si vous êtes plus fortuné, achetez une chambre de bonne près d'Henry IV et il suivra sa scolarité dans le prestigieux lycée de la rive gauche parisienne.

De ce constat ont émergé des réflexions politiques, de gauche comme de droite. A gauche, des divisions existaient entre les tenants du renforcement de la carte scolaire, ceux qui voulaient l'assouplir, et ceux qui souhaitaient la voir disparaître, étant jugée de toute façon inapplicable. A droite, c'est à peu de choses près la même chose, avec beaucoup moins de partisans du renforcement, on s'en doute.

Seulement voilà. Comment faire passer aux yeux de la population une mesure inégalitaire par excellence, mais sans que cela ne soit choquant? De façon fort simple : la ligne de communication de l'équipe de Nicolas Sarkozy est huilée. Pourquoi donc les enfants issus de milieux défavorisés n'auraient-ils pas le droit de fréquenter les meilleurs établissements scolaires? Et oui! Pourquoi pas? Occultant la vraie question : pourquoi la droite française admet comme un aveu d'impuissance que l'école de la République dispose de bons et moins bons établissements? Pourquoi les quartiers défavorisés ne disposeraient-ils pas d'établissements d'excellence?

Mais cette question n'est pas posée, et au contraire, les mesures d'assouplissement de la carte scolaire, prises pour permettre aux familles défavorisées de sortir leurs enfants des conditions misérables de l'enseignement qui leur était jusqu'alors réservé ne disent pas ce qu'elle vont faire de ceux qui restent!

Il est encore trop tôt pour analyser les conséquences de cette mesure prise par Xavier Darcos dès son arrivée au ministère de l'Education Nationale, en juin 2007 pour répondre à une promesse du président. Ceci étant, nous pouvons faire deux remarques.

La première concerne les chiffres : 9,3% des élèves entrant en 6ème et 9,1% des élèves entrant en seconde ont obtenu une dérogation au nom de la "liberté de choix". On pourrait s'en réjouir si les établissements ainsi dépouillés de leurs meilleurs élèves se voyaient octroyer une aide pour renforcer l'enseignement et les pratiques dans ces établissements difficiles dans lesquels les enseignants ne sont pourtant pas plus mauvais qu'ailleurs. Au contraire, ils redoublent de courage  et d'efforts pour accompagner tous les élèves sur les chemins difficiles de la réussite. Or, parmi les établissements ayant perdu le plus d'élèves, ceux labélisés "ambition réussite", autrement ceux accueillant les élèves dont les parents font partie des catégories socioprofessionnelles les plus défavorisées, ont perdu jusqu'à 23% de leurs élèves!

A court terme, une telle politique montrera vite ses limites. Les établissements les plus difficiles stabiliseront leur effectif, celui étant réduit, il perdra des moyens, et pourra, pourquoi pas, fermer ses portes. Les élèves qui y sont scolarisés iront alors s'inscrire dans un établissement voisin qui verra ses effectifs augmenter. Est-ce le but de la manœuvre? On s'étonne que le Ministère ne se pose pas ces questions.

La seconde remarque concerne le public visé par ces dérogations. Les parents issus de milieux défavorisés auront-ils les moyens de scolariser leurs enfants un peu plus loin, voire même, dans certaines villes, beaucoup plus loin? La encore, au lieu de jouer son rôle, l'Etat, jadis garant de l'égalité sur l'ensemble de son territoire promeut un individualisme, une concurrence entre établissements, et un transfert du financement qu'il devrait assurer, sur le compte des familles qui devront prendre en charge financièrement ce changement d'établissement.

"Liberté, égalité, fraternité" version UMP, là encore, Sarkozy signe sa "France d'après".

Rappelons enfin que de telles pratiques sont courantes dans le monde libéralisé des savoirs. Cela s'appelle la fuite des cerveaux, où la France voit partir à l'étranger ses meilleurs chercheurs faute de moyens, accueille des chercheurs venus d'Inde, de Chine ou des riches pays du Golfe Persique prêts à travailler à moindre coût. Cette mesure produira la même fuite des cerveaux, acceptant (dans la limite des places disponibles, cela va sans dire) les meilleurs élèves des établissements les plus difficiles, et laissera ces établissements difficiles sombrer.

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